#LSP2019 : Le Voyage de Marcel Grob

Ce week-end a eu lieu le fameux Livre sur la Place, festival littéraire nancéien, présenté comme le premier salon national sur la rentrée littéraire.

Si le bibliophile que je suis avait fort à faire sur cet événement, c’est bien le généalogiste qui tient à vous relater son ressenti par rapport à une oeuvre en particulier : Le Voyage de Marcel Grob, bande dessinée scénarisée par Philippe Collin, et illustrée par Sébastien Goethals.

Le rendez-vous est pris le samedi 14 septembre à 11 heures tapantes à l’auditorium du Musée des Beaux-Arts. Pour me préparer à l’événement, sans le savoir d’ailleurs, j’ai lu cette bande dessinée voici quelques mois.

Il est question d’un Alsacien incorporé dans la Waffen SS. La quête du récit étant de déterminer si cette incorporation s’est réalisée sur la base du volontariat ou de force. Le scénario est inventif et rythmé et le lecteur se trouve rapidement embarqué dans cette histoire que nos yeux du XXIème siècle peinent à imaginer, tant le monde a évolué.

Lorsque Philippe Collin prend le micro en cette matinée de festival, c’est pour expliquer au public présent ce qui l’a amené à écrire cette bande dessinée. Marcel Grob n’est pas le fruit de son imagination, il s’agit de son grand-oncle.

Au sein de la famille de l’auteur, il était de notoriété que Marcel avait été incorporé dans le camp ennemi pendant la Seconde Guerre Mondiale. Mais à l’image de tout bon secret de famille, cette particularité avait été enterrée méticuleusement. Alors qu’en réalité, personne ne savait réellement ce qu’il s’était passé pour lui durant cette période.

Le point de départ de l’enquête de Philippe Collin, jusqu’ici persuadé que son grand-oncle n’était ni plus ni moins qu’un ancien SS, fut le Soldbuch de Marcel Grob. En temps normal, lorsqu’un soldat décide de rejoindre de plein gré les divisions SS la mention « FRW » est apposé sur ce type de registre matricule. Or cette mention est absente. Philippe pense tout d’abord à la précipitation administrative et à un oubli jusqu’à ce qu’il en revienne à l’essentiel.

De formation historique, Philippe Collin s’est renseigné sur l’incorporation des populations non-allemandes parmi les divisions SS. Il a, par le fait, compris que lors des périodes de pénurie militaire, il était fort aisé de puiser dans ces territoires occupés, et ce pour deux raisons. Tout d’abord, en cas de bataille, un Alsacien n’était pas un Allemand, donc les régiments avaient moins de scrupules à les mettre en avant pour leur faire prendre le plus de risques. Ensuite, si un Alsacien ne voulait pas rejoindre l’armée nazie, tout sa famille allait se retrouver déportée dans des camps de concentration.

Le même sort étant réservé aux incoporés suicidaires, l’engrenage du Malgré lui était donc total.

C’est ce que l’auteur appelle « prendre la part du sang », concept issu de lois germaniques archaïques qui consiste à ce qu’un non-Allemand fasse couler le sang des ennemis afin de justifier qu’il est bien un SS comme les autres.

Le résultat de cette enquête est un récit dans lequel Philippe Collin se fait le magistrat du prétendu procès de son grand-oncle. L’intelligence du propos dénote avec la précipitation actuelle, via les réseaux sociaux, à porter une opinion sur tous les événements, même les plus anodins. L’auteur nous livre ici une quantité d’informations suffisante afin que le lecteur se fasse lui-même son propre avis. Ce qui n’est pas chose aisée.

J’ai toujours pris le parti d’éviter de juger le passé avec les yeux du présent, et c’est un des axes de la conférence de l’auteur : « Qu’aurions-nous fait à la place de Marcel? »

Personne vivant au XXIème siècle ne peut réellement le savoir.

Mais ce qui est clair, c’est que le dévoilement des secrets de famille constitue une vraie bombe à retardement à laquelle il n’y a que deux façons de réagir. Tout d’abord il y a ceux qui sont contents que l’abcès soit enfin percé et qui sont heureux du dénouement, aussi tragique et lourd soit-il. Ensuite, remuer le passé d’une famille suscite toujours la rancoeur, et la libération du secret peut cristalliser des tensions disparues.

Lorsque j’ai rencontré à nouveau Philippe Collin sur son stand dans l’après-midi, il m’a avoué l’ambivalence des réactions à son ouvrage dans l’entourage familial.

La force de cet ouvrage est qu’il n’est pas seulement le voyage de Marcel Grob, il peut être celui de tout soldat embarqué dans l’enfer de la guerre contre son gré, et pas seulement pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Cela pourrait l’être aussi de la réhabilitation de tout ancêtre ou de tout collatéral, coincé sous la chappe du non-dit, de la honte tue et du secret de famille.

Si j’ai choisi de vous parler de cette bande-dessinée sur mon blog aujourd’hui, c’est que la démarche utilisée par Philippe Collin pour tenter de comprendre ce grand-oncle qu’il avait certainement jugé un peu vite est similaire à une démarche généalogique.

L’auteur s’est rendu sur place dans tous les lieux traversés par Marcel, a interrogé des personnes, s’est fait aider d’historiens, qui l’ont aidé à nommer l’innommable, et à asseoir avec des faits toute l’ambiguïté de cette dure époque. Il a rassemblé les preuves et a retracé tout le fil chronologique de son collatéral.

L’aboutissement est vraiment réussi, et je le conseille vivement.

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