#ChallengeAZ (2019) – E comme Education à la généalogie

« Je vois que parmi les passions que vous mentionnez en bas de votre CV figure la… généalogie. N’est-ce pas plutôt un passe-temps de retraité? »

Recruteur anonyme

La curiosité pour ce qui nous entoure est un feu sacré. Tout au long de notre vie, nous devons régulièrement l’alimenter. Certains se brûlent face à trop d’empressement. Mais beaucoup le laissent mourir. A l’époque du tout-cuit, on oublie l’importance de développer son esprit critique et d’observer, simplement d’observer.

Au démarrage, il faut une étincelle. Elle peut surgir de nulle part, prendre des formes diverses. Cela peut être une photo, une phrase ou un monument devant lequel on passe chaque jour indifféremment.

Pour la classe de CM1 de Fresnes-en-Woëvre de Mme Tibée-Coolens, cette étincelle a pris la forme d’une stèle érigée dans cette commune en hommage à deux enfants sous l’égide du Souvenir Français.

Qui étaient ces enfants? Dans quel contexte sont-ils décédés? Quand l’étincelle est là, il faut apporter le souffle nécessaire pour la convertir en une belle flamme durable.

Stèle rue des Eparges, Fresnes-en-Woëvre

Pour m’aider à y voir plus clair dans cette enquête historique, j’ai décidé de contacter un des acteurs majeurs de ce projet.

Cela fait plus de vingt ans que Yannick Doladille souffle sur les flammes de la curiosité. Depuis ce soir où il tombe par hasard sur une certaine Evelyne Duret dans un reportage de la célèbre émission Des Racines et des Ailes. Il y est question d’ateliers de généalogie organisés auprès des plus jeunes. Ce fut le déclic.

A force de recueillir des échos du passé, nombreux sont ceux qui pensent que les adeptes de la généalogie ne peuvent être tournés vers l’avenir.

Au XXIème siècle, comment résoudre ce paradoxe entre le frisson procuré par la découverte d’un ancien manuscrit rédigé à la plume à la lueur d’une bougie faiblissante et la possibilité grisante d’être connecté au monde d’un simple mouvement d’index?

Le sympathique Meusien que je reçois, animateur d’ateliers de généalogie au collège Louis Pergaud de Fresnes-en-Woëvre, a résolu cette problématique en combinant la puissance des outils modernes et l’aspect irremplaçable des vieux papiers.

Vivant sur une terre qui porte en elle la violence des combats passés, il voit comme « un faux problème » le décalage croissant et inéluctable qui se forme entre les générations de collégiens et de lycéens et celle de leur ancêtre ayant participé aux conflits mondiaux.

« Je leur montre les registres matricules », me répond du tac-au-tac l’instituteur de formation, ayant plus d’une corde méthodique à son arc pédagogique. Véritables mines d’information, les registres matricules deviennent des outils pédagogiques de premier plan lorsqu’il s’agit de trouver des renseignements sur un personnage passé ayant participé à un conflit armé ou ayant simplement honoré son devoir militaire.

Et question méthodes pédagogiques, Yannick Doladille, n’est pas en reste. Co-auteur de Mille et une manières de faire de la généalogie avec des enfants et de Faire de la généalogie avec les jeunes avec Evelyne Duret, cette même Evelyne Duret qu’il découvrit depuis son canapé à la télévision il y a une vingtaine d’années, le Fresnois de 42 ans fait preuve d’une expérience assez impressionnante lorsqu’il s’agit d’intéresser les élèves à l’histoire familiale et à la généalogie. Il serait même à l’écriture d’un roman afin de raconter une partie de sa propre généalogie : l’histoire d’une institutrice intègre dont un des fils enseignants ne va pas suivre le même chemin.

Alors quand Mme Tibée-Coolens le sollicite afin d’initier sa classe à la généalogie, il répond présent et décide d’exploiter les noms de ces deux enfants cités sur la stèle de la rue des Eparges. L’institutrice et directrice de l’école élémentaire a un contact privilégié avec Yannick Doladille, celui-ci ayant été son stagiaire lors de son cursus.

Le résultat pédagogique est un réel succès. Quelle expérience fantastique pour ces jeunes élèves!

Recueil des actes de décès auprès de l’Etat Civil de Fresnes-en-Woëvre. Consultation des coupures de presse parues dans Le Meusien. Prise en compte des Procès-Verbaux de Gendarmerie. Démarche déductive concernant les éléments lus sur tous ces documents. Recueil d’informations orales sur les événements liés à cette stèle auprès d’un témoin direct, Mme Jeannine Preud’homme ainsi que du neveu d’un des deux enfants. Enregistrement d’une émission de radio sur la station Meuse FM. Rédaction d’un article dans Echos & Coëvre, le journal écrit par les habitants de la Communauté de Communes de Fresnes-en-Woëvre.

Les deux enfants de la stèle sont les victimes du 1er septembre 1944 à Fresnes-en-Woëvre. Pensant accueillir des chars américains, les habitants ont confectionné des drapeaux français et américains pour l’occasion et sont sortis dans les rues. Malheureusement, les chars étaient allemands et Huguette CHARLES et André DEHIN furent les victimes des rafales tirées sur la foule.

Article paru dans le journal local Echos & Coëvre n°100 (Automne 2019)

La mise en lumière de cet événement passé a permis une triple-réhabilitation : 1) de ces deux enfants assassinés et ce grâce au travail d’autres enfants vivant librement au XXIème siècle, 2) de cette stèle dont les inscriptions anciennes avaient été recouvertes par des écriteaux en marbre ôtant toute compréhension du contexte, 3) de la souffrance suscitée par la Seconde Guerre Mondiale dans une région dont l’histoire est trop souvent cantonnée aux combats de 14-18.

De plus, consécration absolue : les travaux réalisés dans le cadre de ce projet pédagogique, dont les enregistrements vocaux, ont été côtés aux Archives Départementales de la Meuse. Une vraie mise en abîme historique, ou quand l’étude de l’Histoire entre dans l’Histoire.

L’objectif de mon interlocuteur était que les élèves « s’approprient leur territoire en le liant à leur propre histoire et à une histoire globale ». Bravo. De l’étincelle a jailli de belles flammes éclairant des parties sombres du passé et donc tous les lecteurs du résultat de ces recherches.

Ebloui par les braises ardentes, c’est dans ce contexte que j’ai décidé de partager avec vous un peu de ce feu sacré.

9 commentaires

  1. Merci pour ce bel article. Le projet que vous présentez est passionnant à la fois dans les recherches proposées ( archives, histoire orale…) mais aussi dans ses prolongements ( article, émission de radio). Nul doute que le feu a pris … et que non la genealogie n’est qu’un passe-temps de retraité !

    Aimé par 1 personne

  2. Super idée et très beau texte. Non la généalogie n’est pas un passe temps de retraité. Cela fait plus de 40 ans que j’en fait, j’avais environ 22 ans (1997), quand j’ai eu la curiosité de savoir ce qui était arrivé au grand oncle de mon mari, mort en 1918, en Serbie. Poilu de 14, j’ai réussi à retracer son parcours de soldat, avec difficulté, à l’époque internet n’existait pas, juste le minitel et les archives. Les généalogistes amateurs ont suivis l’évolution informatique et s’en serve avec bonheur.
    Surtout , continuez

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  3. Une bien belle étincelle ! Superbe démarche auprès des jeunes. J’aurais tant aimé avoir ce type d’atelier à l’école. J’ai commencé la généalogie toute jeune et à l’époque on me regardait avec des yeux de merlan frit, certainement comme le recruteur anonyme cité au début de ce super article 🙂

    Aimé par 1 personne

    • Vous avez raison. Dans un prochain article j’évoquerai l’étincelle ayant déclenché chez moi les flammes de la généalogie. Et pour ma part également la première allumette a été craquée il y a fort longtemps! Merci une fois de plus de m’avoir lu. Je transmets de ce pas votre commentaire au principal intéressé.

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