#ChallengeAZ (2019) – F comme François

Image parJL G de Pixabay

Je tenais à ce que leurs noms ne fussent pas choisis d’après la mode du jour, mais déterminés par le souvenir des personnes chères. Leurs noms font des enfants des revenants. (L’Interprétation des Rêves, Freud)

Dès petit, j’ai compris qu’un prénom n’était jamais un complet hasard. Même si pour certains on aurait tout lieu de le penser, j’aime à me convaincre que cela résulte souvent d’un processus conscient ou inconscient des parents.

Il y a des expressions françaises qui signifient bien plus qu’une belle tournure de phrase un peu imagée. En effet, on n’a pas un prénom. On ne détient pas un prénom. On n’acquiert pas un prénom. Non. On le PORTE.

Car quand on choisit un prénom pour un enfant à venir, on s’imagine ce que cet enfant va devoir porter en réalité. Du moins, c’est ce que font les bons parents…

En ce sens, un prénom n’est pas juste ce qui précède le nom, c’est une marque. Si l’enfant s’appelle François il devient donc un franchisé de la grande enseigne des François. Avec tout ce que cela implique. Sans qu’il le sache, ni qu’il signe un quelconque contrat. Car les attendus d’un prénom sont implicites, inconscients, non dits.

L’exemple du prénom François est particulièrement intéressant, et je me félicite pour cette transition, puisque c’est justement le sujet de cet article.

Entrons dans le vif du sujet. Non, je ne m’appelle pas François. Enfin, presque pas. Retenez juste que François fait partie de mon identité, et ce pour une raison bien précise.

Le grand-père maternel de ma mère, donc mon SOSA 14, dont nous aurons l’occasion de reparler dans 4 articles, s’appelait François Daumergue. Ma mère ayant été très proche de son grand-père et l’ayant perdu à l’âge de 9 ans, le choix a été fait de le faire un peu revivre par mon biais.

Ironie du destin puisque je ne me contente pas de le faire en portant partiellement son prénom, mais en le faisant revivre dans ma généalogie. François Louis Marius Daumergue a atteint l’immortalité en quelque sorte.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Car si je dois une part de mon identité à François, mon arrière-grand-père, à qui doit-il son prénom, lui?

François Louis Marius Daumergue (mon SOSA 14, donc) est le fils de Justin Lucien Daumergue et de Marie Rose Baptistine Ramella. Vous allez très certainement rencontrer tous ces prénoms et patronymes à plusieurs reprises dans mes articles.

Dans le choix du prénom de l’enfant, c’est sans nul doute le papa, Justin, qui a été déterminant.

Justin Daumergue – Source : Archives familiales

Et pour cause, Justin était lui-même le fils d’un certain François. François Fortuné, pour être plus précis. Et si j’ai choisi de spécifiquement vous en parler c’est que la raison de cette transmission de prénom n’est pas simplement de l’ordre de la tradition comme on peut régulièrement le voir dans certaines branches familiales.

Derrière cet acte anodin au premier abord se dissimule une double-tragédie, survenue lors de l’année 1868.

Le 5 avril, la petite Marie Rose, qui allait fêter ses deux ans deux semaines plus tard, décède à Hyères et la fratrie restante composée de Marie Thérèse, 6 ans et de Justin, 4 ans, doit supporter le décès de la petite dernière.

Le 3 août, moins de 4 mois après, c’est au tour du père de famille, François Fortuné, de trouver la mort, à l’âge de 41 ans.

En regardant de plus près le décès de François Fortuné, on constate que celui-ci s’est produit à Marseille. Ce qui est étonnant a priori pour une famille hyéroise. Etudions l’acte de plus près.

Acte de décès de François Fortuné Daumergue
Source : Archives Départementales des Bouches-du-Rhône

A l’âge de 41 ans François Fortuné Daumergue a donc fini ses jours à l’Hospice St-Pierre de Marseille.

Mais qu’est-ce que l’Hospice St-Pierre?

L’endroit porte le doux surnom de « L’hospice des aliénés et des insensés ». Auparavant situé dans le quartier Saint-Lazare de Marseille, la pression démographique pousse la ville à créer un nouvel asile dans le quartier St Pierre. Par la suite, suite au rachat de terrains adjacents cet hospice deviendra le fameux Hôpital de la Timone.

La deuxième question est : pourquoi François Fortuné s’est-il retrouvé dans cet hospice?

L’extrait du registre des entrées/sorties nous apprend qu’il y a été interné d’office.

Registre des entrées/sorties de l’Hospice St Pierre – Source : Archives Départementales des Bouches-du-Rhône

Creusons un peu les causes de cet internement. Que nous apprend son dossier médical?

Extrait du dossier de François Fortuné Daumergue à l’Asile des Aliénés de Marseille
Source : Archives Départementales des Bouches-du-Rhône

Son placement est intervenu le 7/07/1868, sur arrêté préfectoral. Il a donc été maintenu en internement pendant près d’un mois, jusqu’à son décès.

Extrait de la copie de l’ordre d’admission du préfet – Source : Archives Départementales des Bouches du Rhône

Dans l’ordre d’admission du préfet, on comprend que différents éléments ont justifiés cet internement :

  • Un procès-verbal dressé par Mr le Commissaire de Police d’Hyères daté du 25/06/1868
  • Une lettre du sous-préfet, datée du 29/06/1868, dans laquelle celui-ci demande le transfèrement de François Fortuné Daumergue dans une maison de santé
  • Un rapport des médecins Vérignon et Bourgaud qui exige le transfèrement dans une maison d’aliénés.
Extrait du dossier de François Fortuné Daumergue à l’Asile des Aliénés de Marseille
Source : Archives Départementales des Bouches-du-Rhône

Le 8 juillet le Médecin constate un état de Paralysie Générale « arrivé à la période organique ». Le 22 juillet, ce diagnostic est confirmé. Enfin le 3 août c’est cet état de paralysie qui est à l’origine du décès.

Comme souvent en généalogie, répondre à une question c’est voir jaillir de nouvelles interrogations. C’est la beauté du sport, dirons-nous.

En susbstance :

  • Qu’est-ce qui a provoqué cet état de paralysie?
  • Y a-t-il un lien entre cet état de paralysie et le décès de sa plus jeune fille 3 mois plus tôt?
  • Pourquoi un état de paralysie justifie-t-il un internement dans un hospice d’aliénés?
  • Que contient le procès-verbal dressé par le Commissaire de Police d’Hyères le 25/06/1868, premier élément à l’origine de la demande de transfèrement?

Il s’agira dans de futurs articles de tenter d’y apporter des réponses.

Face à toute la charge émotionnelle liée à la perte de son père dans des circonstances aussi tragiques, on peut comprendre que Justin Daumergue ait voulu lui rendre hommage en nommant son propre fils François.

En revanche, vu qu’il est ici question de l’importance donnée aux prénoms, on peut aisément conclure qu’en décédant à l’âge de 41 ans de paralysie générale dans un hospice d’aliénés situé à plus de 70km de chez lui, le choix par les parents de François Fortuné de son deuxième prénom tient involontairement, après coup, d’une certaine ironie sadique de l’histoire.

8 commentaires

    • Merci encore une fois pour cette lecture attentive de mes articles. Je partage entièrement ton point de vue : ce sont les ruptures, les fêlures et les sorties de route qui sont les plus instructives. Merci pour ces encouragements!

      J'aime

  1. Quel article ! Simplement en partant du prénom François, tu nous emmènes dans les méandres de ta généalogie. Quelles soient belles ou plus difficiles à comprendre, les histoires de nos ancêtres doivent être acceptées comme tel. Bien évidemment, on peut être touché, heurté, voire choqué par leur histoire. Pour autant, on ne peut juger. J’espère que tu pourras en savoir plus sur l’internement de François Fortuné Daumergue.

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