#ChallengeAZ (2020) – F comme Flandre

Image par Gordon Johnson de Pixabay

Pierre Lemaître a écrit que « les choses les plus attendues arrivent souvent par surprise. » Si j’adore cette citation, elle me laisse songeur. Faut-il y voir l’idée que nous souhaitons inconsciemment les surprises qui se présentent devant nous? Et pourquoi pas…

Tout commence de la façon la plus banale qui soit : établir l’ascendance de ma trisaïeule Rosalie DUBOIS, la grand-mère maternelle de mon grand-père paternel. En d’autres termes ma SOSA 19. Pour en revenir à ce que j’expliquais dans mon article sur la lettre A, Rosalie DUBOIS épouse MORLOT, dite « Menlie », revêtait une importance toute particulière pour mon défunt aïeul, ayant été principalement élevé par ses grands-parents maternels.

Mais quand on s’attaque à une branche « DUBOIS » en généalogie française, en conséquence à l’actuel 8ème patronyme le plus porté en France et dont la proportion la plus élevée est à recenser dans les Hauts-de-France, on ne s’attend pas spécifiquement à sortir des sentiers battus. Cette impression se confirme très rapidement lorsque les Ménagers succèdent aux Valets de Charrue, eux-mêmes fils de Ménagers. Une classique famille française des XVIIIème et XIXème siècles, en somme.

Et puis, cet acte de baptême, celui de mon SOSA 152, Louis Michel Joseph DUBOIS finit par me faire hausser les sourcils. Et Dieu sait que je n’ai pas le haussement facile.

Source : Archives Départementales du Nord

 » Le Parrain fut Monsieur Jean Michel Joseph DUBOIS DEQUENA Conseiller du Roy, Commissaire aux Saisies Réelles de la Cour du Parlement de Flandre et Doyen des Procureurs de la dite Cour […] Grand Père […] de l’Enfant »

A ce stade, des tas d’interrogations traversent mon esprit embrumé… Tout d’abord, que signifie ce « DEQUENA » qui est apparu comme par enchantement derrière le patronyme DUBOIS? Et pourquoi seul le grand-père le porte-t-il? Ensuite, le CV de Papi DUBOIS DEQUENA contraste énormément avec les professions exercées et transmises de père en fils aux genérations suivantes. Rappelons qu’Antoine Ciprien Joseph DUBOIS, son propre fils, est déclaré comme fermier. Ici il est question d’un « Conseiller du Roi, Commissaire et Doyen des Procureurs de la Cour du Parlement de Flandre ». Excusez du peu.

Et enfin, c’est quoi au juste le Parlement de Flandre?

Bon bon bon, un peu de calme, prenons les interrogations les unes après les autres…

Tout d’abord, le patronyme.

Pour commencer, « DEQUENA » semble être la deuxième partie d’un patronyme composé. Mais sa mention varie au fil des actes. Tantôt DUBOIS DEQUENA, on lit également DUBOIS DE QUENA, et même DUBOIS Sieur de QUENA. Est-ce un lieu-dit? Si cela correspond à une localité, je ne l’ai pas trouvée. Et sa transmission entre les générations est assez particulière.

Antoine Ciprien Joseph DUBOIS, le fils fermier de Papi DUBOIS DEQUENA (je suis convaincu qu’il aurait adoré ce surnom), est en réalité baptisé lui aussi DUBOIS DEQUENA.

Source : Archives Départementales du Nord

Il est encore connu sous ce double patronyme lors de son mariage. Et pour lever toute ambiguïté, il signe bien Antoine Cyprien DUBOIS DEQUENA.

Source : Archives départementales du Nord

Et pourtant, mystérieusement ce double patronyme disparaît des radars au baptême de son fils Louis Michel Joseph, moins d’un an plus tard.

Etant donné la rupture professionnelle entre Antoine Cyprien et son père, on a tout lieu de penser que ce changement de statut a fini par s’accompagner d’une simplification du patronyme même si rien ne peut confirmer cette hypothèse dans l’état actuel des choses.

Revenons donc à notre deuxième et dernière interrogation : qu’est-ce que le Parlement de Flandre?

Un peu d’Histoire.

Lorsqu’à la signature du Traité d’Aix-la-Chapelle en mai 1668, Louis XIV récupère une partie de la Flandre, il souhaite ne pas brusquer ses nouveaux compatriotes.

Il commence par vouloir instituer dans la ville de Tournai, nouvellement acquise, un Conseil Souverain en charge d’exercer la justice selon les us et coutumes locales. Oui, mais voilà, quand on souhaite à tout prix ne pas brusquer, on brusque souvent bien malgré soi.

Par Wikibelgiaan — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=38230918

C’est ainsi qu’une délégation de notables de Douai, ayant eu vent des projets du Roi Soleil, monte à Versailles pour plaider en faveur de leur commune, qui dispose déjà d’une Université. L’idée serait donc d’ajoindre la Cour Souveraine en devenir à cette Université. En mode une pierre deux coups. Voyant la moue dubitative du Monarque, ils tentent la fibre sensible : « Ouiiiii, mais vous voyeeeez, votre Majestéééé, ce serait tout de même une juuuuste compensation des gueeeeerres et de leurs conséquences sur l’Industriiiiie et le Commeeeeerce ». Louis reste de marbre, malgré la quantité impressionnante de voyelles de l’argument douaisien.

Douai, c’est bien, mais ce n’est pas assez central géographiquement parlant. C’est que Louis le quatorzième, dont l’ambition était débordante, comptait encore s’étendre vers la Hollande, alors le choix de Tournai était parfait. Et donc c’est tout naturellement que le Conseil Souverain s’y installe dès 1668, conseil qui sera élevé au rang de Conseil Supérieur trois ans plus tard, puis de Parlement de Flandre en 1686.

Carte des Postes de Jean-Baptiste Naudin, ingénieur de Louis XIV (Douai, nommée Douay, apparaît au centre)

Sauf qu’en 1709, Tournai doit capituler face à l’ennemi. Les Magistrats doivent faire leur retour en France. Les Douaisiens, qui guettaient au coin du bois (de Quena, bien évidemment) y voient une occasion d’accomplir leur rêve de 1668 : devenir le siège du Parlement de Flandre. Raté. Ce sera Cambrai. Louis XIV se dira qu’il a eu le nez creux lorsqu’un an plus tard Douai est assiégée.

Cependant pour les Magistrats récemment installés, Cambrai est une bêtise. Ils y sont très mal logés. La ville est surpeuplée et la vie y est très chère. Au final, les membres du Parlement sont contraints de loger chez l’habitant. Et à l’époque l’appli Airbnb connaît encore pas mal de bugs.

En 1712, Douai est reprise. Les Magistrats sont cordialement invités à entonner un « Te Deum » dans l’Eglise de Cambrai. Cette scène de liesse leur donne la motivation nécessaire de demander dans la foulée un transfert à Lille. Côté Lillois, on leur oppose une fin de non recevoir. Un Parlement, ça ne crée pas de la valeur, voyez-vous. Le Lillois est vénal…

Velvet, CC BY-SA 3.0 https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0, via Wikimedia Commons

L’enthousiasme se mue en grosse impatience et l’idée de partir à Douai refait son chemin. Des immeubles spacieux y sont vacants, et les prix pratiqués y sont modérés. Merci qui? Merci l’exode dû à la guerre.

A l’image de deux clubs de football, Cambrai et Douai négocient le transfert et les coûts induits, malgré une situation financière douaisienne très mauvaise. Une fois le mercato terminé, le Parlement fait son entrée à Douai le 02/10/1714 dans l’ancien Constantin, que le Roi connaît bien, puisqu’il y avait logé en 1667 lors de la prise de Douai (oui, encore).

Source : Archives Départementales du Nord

C’est donc à Douai que mes ancêtres DUBOIS DEQUENA ont officié pour le Parlement de Flandre. Quand je dis MES ancêtres, c’est que le propre père de Jean Michel Joseph DUBOIS DEQUENA (le fameux Papi Dubois Dequena), un certain Pierre Jacques DUBOIS Sieur du QUENA était reconnu à son décès le 16/03/1753 à Douai comme le Doyen des Procureurs en la Cour du Parlement de Flandre.

Doyen des procureurs de père en fils, ça en jette, non? Faut-il pour cela naître vieux?

Pour finir, la base de données ParleFlandre de l’Université de Lille recense les affaires traitées par ce Parlement. Et il n’est pas dit que je ne vous gratifie pas un jour d’un exemple ou deux mettant en scène mes ancêtres…

16 commentaires

  1. Je suis toujours étonné de voir ce bâtiment, aujourd’hui palais de justice ainsi transformé. Il y a 40 ans, on ne voyait ni arches, ni briques, juste un grand mur blanc, ou plutôt grisé…Longtemps, une arche seule est restée dégagée. C’est bien mieux aujourd’hui même si cela ne correspond pas forcément à ce que pouvait être cela pouvait être au temps du parlement de Flandres. Quant aux archives, dont celles de St Jacques, il est assez remarquable qu’elles aient été préservées quand les nombreuses églises (St Jacques notamment) ont été détruites.

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  2. Une piste peut être pour fermier qui n’est pas la même fonction dans l’Ancien Régime qu’actuellement, d’autant plus dans ces pays partagés par les guerres.
    Je vais spoiler une partie de mon article H comme, En 1701, une ferme générale fut décidée par lettres patentes de Philippe V du 24 novembre, pour un terme de 6 ans. Il s’agissait de l’amodiation générale de tous les revenus du Prince Guillaume Ier d’Orange rendue nécessaire par l’état déplorable des finances publiques. Un groupe de conseillers et financiers devinrent Fermiers généraux. Ces fermiers généraux distribuèrent la tâche à de nombreux sous-traitants qui se placèrent ainsi sur le chemin du pouvoir. Ils s’appelèrent dès lors eux aussi fermiers.
    Cette option viendrait coller davantage au paternel, Conseiller du Roy qui aurait facilité cette acquisition moyennant monnaies sonnantes et trébuchantes. Ces postes étaient enviés car ils permettaient de retirer une partie des revenus des bois, de la terre et des rivières. Ces fermiers étaient donc fortunés.

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  3. Pour le Quena, il faut peut-être chercher dans les lieux dits, une terre ou lieu Quena, que la famille aurait rajouté à son nom, les Dubois de (la terre ou du lieu de) Quena). Cela fut en vogue sous l’ancien régime.
    Après pour la transmission des professions et charges, cela dépend aussi de la place de l’héritier dans la fratrie.
    Beau billet.

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