#ChallengeAZ (2020) – G comme Gens d’Armes

Citadelle d’Arras – licence CC-BY-NC-SA 2.0 Creative Commons

Valenciennes – juillet 1872

Le vieil homme connaît là ses derniers instants. 79 ans d’une vie qui a connu plus de 79 occasions de s’achever brutalement. Et pourtant il est là, à l’épilogue de sa vie, à l’aube de la IIIème République balbutiante. Le cordonnier de formation, fils de commerçants lillois, aura finalement suivi un autre chemin. La vie tient à des choix. A-t-il fait les bons?

Arras – juillet 1820

A seulement 27 ans, le Caporal Pierre Antoine MORLOT est un homme comblé. Voici près de deux ans qu’il vit en garnison au sein de la Citadelle Vauban d’Arras parmi le 2ème Régiment du Génie. Père depuis peu de deux garçons conçus dans le pêché avec Marguerite Fleurice Joseph CAPRON, il tiendra parole : il les officialisera par un grand mariage une fois cette période de garnison terminée.

Mais si Pierre est un homme comblé, c’est également parce qu’ici à Arras, dans la France de Louis XVIII, les ennemis se font rare. C’est parfois à se demander pourquoi cette Citadelle majestueuse signée Vauban a été construite par ici. Des mauvaises langues la surnomment « La Belle Inutile ». Et pour lui qui a commencé sa carrière militaire sur les chapeaux de roue sept ans plus tôt, qui serait-il pour s’en plaindre?

Lille – 14 novembre 1813

Source : Gallica

Prenant soin de refermer soigneusement la porte derrière lui, Pierre quitte prestement son domicile du 41 rue du Plat. Le pas décidé, il sait exactement où un jeune Lillois se doit de se rendre l’année de ses 20 ans. L’Empire est au plus mal. Un mois auparavant, la Confédération du Rhin s’est retournée contre Napoléon Ier. L’Empereur se retrouve désormais sans allié. La France a besoin de toutes ses forces vives pour parer une attaque imminente de ses ennemis.

Déterminé, le jeune blond aux yeux bleus et au teint blanc, haut d’un mètre cinquante-cinq, avance fièrement, le buste droit. Il traverse la rue du Molinel, parcourt entièrement la rue d’Amiens, tourne à droite rue de Béthune, bifurque à gauche rue de la Comédie, puis tourne la tête à gauche.

L’Hôtel de Ville.

A sa sortie du bâtiment municipal, c’est officiel : il intègre le 75ème Régiment d’Infanterie de Ligne en tant que Tambour.

Waterloo – 18 juin 1815

Comment résumer les deux années qui viennent de s’écouler? Parfois l’Histoire joue avec nos nerfs certainement avec l’ambition secrète de nous rendre tous fous. Pierre rit intérieurement avec l’étrange sensation qu’il a connu beaucoup de changements mais qu’au fond rien n’a changé. Paradoxal. Et pourtant.

Moins de sept mois après son incorporation, l’Empereur abdique le 06/04/1814. La France, si hégémonique jusque-là, perd ses territoires conquis et retrouve ses frontières de 1792.

Le 12/05/1814, Louis XVIII renomme les régiments, pour tirer un trait définitif sur la période impériale. Le régiment de Pierre, le 75ème, devient brusquement le 67ème.

La bataille de Waterloo. 18 juin 1815 de Clément-Auguste Andrieux (1825) – Domaine public

Mais dès le 01/03/1815, l’Histoire bégaye. Napoléon, qui était prétendument fini, celui-là même qui était voué à être oublié sur l’Ile d’Elbe, lui l’Exilé, revient. L’Aigle vole jusqu’à Paris, capitale, abandonnée par un Roi à son tour en exil, qu’il atteint le 20/03.

Suite à un décret napoléonien, l’ancien 75ème régiment devenu le 67ème redevient le 75ème.

Quelle joie! Quel espoir! L’Armée Française se sent pousser les ailes de l’Aigle et semble invincible. A l’aube du 18 juin, sur un sol détrempé, les Français, sûrs de leur victoire, engagent les hostilités et attaquent l’armée britannique.

Que pourrait-il bien se passer pour enrayer cette dynamique implacable?

Arras – 27 avril 1824

Qu’elle paraît loin la débâcle française de 1815! Après la lourde défaite en Belgique, la vie fait désormais figure de victoire. Promesse tenue : ce jour, Marguerite Fleurice Joseph CAPRON devient Mme MORLOT. L’occasion rêvée pour officialiser leurs désormais trois enfants : Antoine Auguste, Louis Antoine et Aimable Augustin respectivement âgés de 5, 4 et 2 ans.

La musique historique de ce début XIXème siècle saccade comme un vieux disque rayé, si bien que le passé, le présent et le futur jouent à cache-cache dans un joyeux maelström temporel. Napoléon est mort il y a 3 ans lors d’un nouvel exil et avec lui le rêve de voir refleurir l’Empire (du moins jusqu’ici). Louis XVIII est à la tête de l’Etat, au grand désarroi de tous ces hommes que l’Empereur n’avait pas eu grand peine à convaincre de le suivre à nouveau.

La seconde abdication napoléonienne fut, quant à elle, un véritable crève-coeur. Le 16/07/1815, le 75ème Régiment, à l’image de toute l’Armée Napoléonienne, est licencié. Le 20/08/1815, Pierre Antoine MORLOT est déclaré déserteur.

Tout ceci appartient au passé et s’évapore progressivement. Pierre est Gendarme, domicilié de droit à Arras et de fait à Merville. C’est fort d’une permission obtenue de son chef d’escadron qu’il peut honorer son engagement du jour, le plus beau, le plus fort.

48 ans plus tard, un vieil homme s’endormira à jamais, apaisé, persuadé d’avoir rempli ses devoirs d’homme, de soldat, de citoyen et de père.

9 commentaires

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s