#ChallengeAZ (2020) – N comme Nottez

Image par Stefan Keller de Pixabay

Vous le connaissez cet article.

Il est écrit depuis des mois voire depuis des années dans votre tête.

Tellement prêt qu’il devient une rengaine en vous. Tellement naturel que la vie a dicté chacun des mots qui le composent. Tellement important que vous attendez le bon moment pour que vos doigts retranscrivent les paroles de votre esprit, mais que le bon moment ne vient jamais. N’est-ce pas?

Si je m’étais écouté, une fois de plus, je n’aurais jamais fait ce choix pour la lettre N de ce Challenge AZ. Besoin de temps, d’espace, de recherches, de réflexion, d’envie, d’un certain état d’esprit ou que sais-je encore…

Un article tel que celui-ci, vous le rêvez immaculé, sans défaut, sans reproche. Et puis il arrive un jour où les doigts envoient un ultimatum à l’esprit. Un jour où l’envie d’écrire surpasse celle de la procrastination. Car l’idéal et la perfection n’existent pas. Mais le besoin de se raconter, oui.

Ce jour est arrivé.

Nottez est un nom du Nord de la France. Tantôt déclaré sur Filae comme une variante régionale de Notet, qui proviendrait de « note », surnom de chanteur. Tantôt « diminutif avec aphérèse de noms tels que Janot ». Ou encore diminutif possible du patronyme Not, mais plus improbable car Not est normalement un nom méridional (Source : jeantosti.com)

Lors de son départ du Nord, mon père a opéré une révolution concernant la prononciation de son patronyme. Dans sa région d’origine, une fin de mot en « ez » est similaire à « et » : cela correspond au son « é », la dernière lettre n’étant présente que pour l’orthographe. Ainsi Nottez s’y prononce « Nôté ».

Mais suite aux quolibets transpirant l’intelligence subis durant sa jeunesse, comme « vous l’avez bien noté? » ; suite à son mariage avec une Provençale, dont les règles linguistiques régionales vont davantage dans le sens de la prononciation de toutes les lettres d’un mot ; mais aussi certainement suite à une volonté de rupture : « Nôté » est devenu « Notèse », qui est toujours sa prononciation, ma prononciation.

Enfant, il m’aura fallu quelques années pour comprendre que mes grands-parents paternels, les « Nôté », avaient en réalité le même patronyme que moi, le petit « Notèse ». Vivant en région Lorraine où nous étions les seuls à porter ce nom de famille, j’étais persuadé que la bonne prononciation était la nôtre.

Tant et si bien que lorsque j’ai découvert que certains autres noms finissant en « ez » se prononçaient de la même manière que le mien, je me suis imaginé que nous devions avoir des origines similaires.

Ainsi, si Gomez, Martinez et Ramirez venaient d’Espagne, alors cela devait également être mon cas. La domination du Nord Pas-de-Calais par les Pays-Bas Espagnols devait avoir joué un rôle certain dans l’apparition de ce nom aux consonances exotiques. Je m’en étais persuadé.

Plusieurs années après, une conversation allait mettre à mal tout l’imaginaire que j’avais bâti autour des origines fantasmées de mon nom.

Une lettre. Une simple lettre, que mon grand-père avait en sa possession depuis des décennies. A l’intérieur la preuve irréfutable rédigée par la main de sa grand-mère que l’homme dont il portait le nom n’était pas son père biologique. Au fond, lui qui affirmait régulièrement avoir « été conçu dans les blés » sans que quiconque n’en perçoive exactement la signification alors, l’avait toujours su.

Mais pas moi. Loin, très loin de là.

Ce fut un choc. Une déferlante. Déjà passionné de généalogie à l’époque, je venais de comprendre que le cordonnier était toujours le plus mal chaussé.

Notre arbre est certes probablement rempli de pères officiels qui n’ont rien de biologique. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur ma vision d’un arbre généalogique en regard de la mode actuelle des tests ADN. Ce n’est pas la génétique mais l’administration qui a la main sur la notion de père de famille.

Mais ici la question n’est pas tant celle du combat légendaire opposant le père au géniteur. D’une part car au final ce sont ses grands-parents maternels qui ont élevé mon grand-père. Ni père ni géniteur dans l’histoire. C’est davantage une question de patronyme. Mon patronyme et tout ce qu’il a pu représenter dans ma vie.

Ce moment où l’on réalise qu’on vit sous un patronyme adoptif depuis des années. Comment me serais-je appelé? Quelle aurait été ma vie? Mon prénom aurait-il été le même? Quelle influence sur ma naissance, sur la rencontre de mes parents ou même sur celle de mes grands-parents? La réflexion est vertigineuse et il est compliqué d’en ressortir indemne.

Je me suis mis à détester ce nom, à ne plus lui donner la moindre importance, comme un pseudonyme. Et la branche patronymique de mon arbre généalogique est restée inchangée.

Jusqu’au jour où je me suis marié et que mon épouse a choisi de porter ce nom, mon nom. Ce nom, qui, que je le veuille ou non, était une part indissociable de mon identité. Alors j’ai appris à l’apprécier à nouveau à travers elle, fort de la famille que nous formons. Et ce choix qu’avait fait mon père une trentaine d’années plus tôt de se le réapproprier m’est revenu en mémoire. Elle était là la solution : se réconcilier avec ce patronyme en acceptant son histoire dont j’étais partie prenante. La paternité a achevé ce processus de réappropriation et de réconciliation.

Alors, pour sceller cette sérénité retrouvée, lors de mon Challenge AZ 2019, je vous ai proposé à la lettre W, non sans une certaine émotion, de rendre hommage à mon arrière grand-père officiel, celui qui m’a transmis ce patronyme. Victime de la barbarie du nazisme et fort de son statut de résistant Mort pour la France, j’ai découvert l’histoire familiale sous un autre angle.

Mon grand-père a porté pendant les quatre premières années de sa vie le nom de famille de sa mère, MORLOT, et vous comprendrez aisément pourquoi une grande partie de mes articles de cette année a traité de l’histoire de cette branche familiale.

Mais je n’aurais jamais pu faire l’impasse sur mon nom. Nos histoires familiales n’ont rien de bon ou de mauvais, elles sont ce qu’elles sont. Elles s’inscrivent dans l’Histoire, la Grande, l’alimentent et la subissent, au gré des époques. Il faut vivre sereinement avec ce passé pour pouvoir écrire notre histoire, qu’importe le patronyme.

17 commentaires

  1. Très très bel article Jean François ! Il arrive pour moi à point nommé après ma découverte ADN du week-end (et oui j’ai fini par craquer). Avec une petite nuance dans mon cas : le patronyme est vraiment la seule chose que le mari ait légué aux enfants que sa femme a eus avec son amant, ce n’est pas lui qui les a élevés vu qu’il s’était fait la malle depuis belle lurette. Bref, j’ai plusieurs branches comme cela dans mon arbre ; je le sais, mais ça ne m’empêche pas de les travailler et de les affectionner tout autant que les autres !

    Aimé par 1 personne

  2. Je comprends maintenant l’émotion qui transparaît dans ton #RDVAncestral. Ton article est soigneusement écrit, les mots sont pesés. Je suis heureux pour toi que tu ais réussi à te réconcilier avec ton patronyme, ton histoire.

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  3. Merci, si vous pouvez effacer le précédent commentaire que je le corrige avant d’appuyer sur le bouton.

    Je partage votre vision de la généalogie, si je l’ai bien comprise, comme l’histoire des familles et des liens qui ont été tissés par ceux qui ont vécu ensemble, et nous ont transmis notre façon de jouer les cartes que peut-être d’autres avaient distribuées.
    Bel hommage

    Aimé par 1 personne

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